Art-thérapie et anorexie, N.Bonnes, art-thérapeute

Art-thérapie et anorexie
Une pratique en équipe pluridisciplinaire
Nathalie BONNES-PERROT (ed)

Co-Auteurs : Francois POINSO – Catherine SAMUELIAN-MASSAT – Bernard VIALETTES –

L’art-thérapie, soutenue par la psychanalyse et intégrée dans un travail de réseau pluriprofessionnel, peut s’avérer d’un grand soutien dans le soin des patients souffrant d’anorexie mentale. À la marge du soin mais faisant partie intégrante de celui-ci, elle offre un espace de parole à l’ineffable. Par son accès à une expression émotionnelle et physique, elle va faciliter le travail psychique si nécessaire dans cette affection comme dans d’autres pathologies.

À partir de son expérience de six années auprès de personnes souffrant d’anorexie mentale hospitalisées dans un service hospitalo-universitaire de nutrition, l’auteur fournit au lecteur des bases conceptuelles et méthodologiques d’un programme d’artthérapie ciblé sur cette maladie. Elle montre par des exemples que chaque atelier va évoluer pour son propre compte exigeant de l’art-thérapeute des qualités d’observation, de réactivité et d’élaboration. Conçue dans un contexte institutionnel, cette pratique demande à l’art-thérapeute une solide formation complétée par un travail de supervision.

Nathalie Bonnes-Perrot est art-thérapeute certifiée Profac. Elle exerce à l’Assistance publique, hôpitaux de Marseille, dans le service de nutrition, maladies métaboliques, endocrinologie (hôpital de la Timone), en pédopsychiatrie (hôpital Sainte Marguerite) et dans le service « Adolescent » (hôpital Salvator).

L’auteur a sollicité les points de vue d’autres intervenants de l’équipe multidisciplinaire : Bernard Vialettes endocrinologue nutritionniste, François Poinso, pédopsychiatre et Catherine Samuelian-Massat, psychiatre.

©2012
Trames – collection dirigée par Bernadette Allain-Launay (ballainlaunay@wanadoo.fr) et Serge Vallon

ISBN : 978-2-7492-3442-7
EAN : 9782749234427

Art-thérapie et anorexie – EDITIONS ERES
Avec l’aimable autorisation de son auteur, Nathalie Bonnes, voici un extrait:
Il parait essentiel de ne pas répondre à la demande, de ne pas combler, car dans le transfert, elle peut faire l’expérience de survivre à l’absence du thérapeute, sans objet, simplement par de la parole ou de la pensée. C’est, en quelque sorte, l’expérience de pourvoir parler en l’absence de la mère, le signifiant venant en lieu et place du corps.

Le travail de l’éphémère

Dans le cadre de l’atelier avec les personnes anorexiques, un des éléments du cadre se situe dans « l’éphémère» de l’objet créé. En effet, lorsque les patientes intègrent le groupe de travail, il leur est signifié que l’objet ne sortira pas de l’atelier et sera toujours le plus éphémère possible. L’objet en art-thérapie et la position qu’il prend au sein des ateliers, vont déterminer, à mon sens les différents courants, les différentes pratiques.

En ce qui me concerne, je partirai des trois axes de travail que propose Jean-Pierre Royol et que j’ai décrits précédemment et je me situerai, pour l’anorexie dans l’axe curatif : les séances d’art-thérapie entrent dans un cadre de soins hospitaliers avec une demande plus ou moins volontaire du sujet pour un travail psychique de fond. Dans ce cadre, l’objet n’a de sens que pris dans le transfert, répétons-le.  Sans la relation transférentielle, il est un objet de plus, pris dans la relation objectale établie par le patient. C’est parce qu’il est pris dans le transfert et qu’il vient nous parler de la relation du sujet à l’objet, qu’il nous intéresse : le patient vient nous dire via la matière comment s’est mis en place sa relation objectale et où il en est de cette relation. Travailler sur l’objet revient à retravailler la relation objectale dans la relation transférentielle.

Il me semble que le travail de l’éphémère, s’il est intéressant dans toutes les pathologies, est à doser comme on doserait un médicament, en fonction du sujet que l’on a devant nous : il ne s’agira pas de reproduire à l’identique ce travail partout et pour tout le monde. L’art-thérapeute doit adapter ses outils et faire preuve de « créativité »….Dans certains cas, on peut d’emblée mettre en place des ateliers éphémères. Dans d’autres, on passera peut être par la préservation de l’objet créé, en le laissant dans l’atelier jusqu’à ce que le travail du deuil primaire, rejoué dans le transfert, permette sa destruction au profit de sa symbolisation, comme dans le cas de l’anorexie. Parfois encore il s’agira de garder dans un coin de l’atelier cet objet créé et de laisser se faire, peu à peu, le détachement. Ce temps permettra alors de « greffer du symbolique » là où il manque. C’est notamment le cas pour certaines personnes psychotiques.
Mais de quoi nous parle l’éphémère de l’objet ?

Il nous parle de la perte, du deuil et en particulier du deuil originaire. En effet, dans un premier temps le nourrisson se confond à son environnement : il n’y a pas vraiment de différenciation entre le moi et le non moi, l’objet primaire (la mère en général) faisant partie de lui. Puis peu à peu, après un temps nécessaire où la mère est toute à lui par les soins et la présence attentive qu’elle lui donne, un détachement va commencer à s’opérer : l’objet  va être perçu comme « non moi » et l’espace interne va peu à peu se dissocier de l’espace externe.

Par sa capacité de rêverie, de « penser ailleurs » et de penser à un autre (le père), par ses moments d’absence psychiques et physiques, la mère permet à son enfant de s’engager dans un processus de symbolisation : le bébé va mettre en place de cette absence, de ce vide, des représentations, une première forme de symbolisation,  qui vont lui permettre de supporter ce vide et le conduire à dissocier intériorité et extériorité. Cela demande un travail psychique, un espace d’expérience, de créativité, que Winnicott[[1]]url:#_ftn1 nomme : « espace transférentiel » et dont il dit :

« Cette aire intermédiaire (…) constitue la plus grande partie du vécu du petit enfant. Elle subsistera tout au long de la vie dans le mode d’expérimentation interne qui caractérise les arts, la religion, la vie imaginaire et le travail scientifique créatif ».

Or,  l’art-thérapie ouvre un espace de créativité qui permet aux processus de symbolisation de se réactualiser et dans lequel l’éphémère reprend le travail du deuil originaire dans le transfert. Cette aire intermédiaire qu’ouvre l’art-thérapie va au-delà d’un mode d’expérimentation interne caractérisant l’art,  puisque dans le transfert, elle devient une aire de partage, d’échange ni toute interne ni toute externe mais entre deux : entre sujet, objet, art-thérapeute et groupe.

C’est une aire de repos pour les gens du voyage intime ! Voyage qui s’étire entre passé, présent et futur. Une aire de « récupération » !

Dans le cas de l’anorexie, il semble que le deuil originaire, pour des raisons diverses, ne soit pas terminé. Tout se passe comme si le processus de symbolisation s’était figé. Les pulsions libidinales ne peuvent être investies ailleurs restant fixées à l’objet primaire.

Travailler l’éphémère dans l’art-thérapie permet d’accepter la perte de l’objet en travaillant sur la représentation, la symbolisation : faire exister l’objet par un travail de mémoire permet l’avènement de la pensée subjective. L’éphémère nous parle d’un détachement, en particulier d’avec la mère qui pourrait venir se jouer ou se rejouer : on pourrait dire que, de la mère ne resterait alors que l’effet !

Peut être ne s’agit-il pas non plus que du patient : l’art-thérapeute est impliqué dans ce travail de séparation. Garder l’objet produit par le patient revient à donner une place particulière à celui-ci. Il peut laisser penser au patient que l’art-thérapeute attend de lui qu’il fasse quelque chose pour lui, pour lui faire plaisir…. Au-delà de ce travail de deuil, l’objet créé fait partie d’un processus : le garder reviendrait à figer le travail sur un point, freinant alors ce processus.

Concrètement, comment ai-je abordé l’éphémère dans les séances d’art-thérapie avec des personnes anorexiques ?

Dès la première rencontre, j’installe le cadre de l’atelier et parmi les divers éléments du cadre je signifie aux patientes qu’au fur et à mesure des séances, l’objet créé prendra un statut de plus en plus éphémère. Cette proposition est appuyée par le  fait que l’objet créé ne cherche pas l’esthétique, même s’il ne la refuse pas. Dans un premier temps, les divers supports proposés sont choisis en fonction de la possibilité de les garder ou pas. Par exemple un dessin pourra être fait sur une feuille, un carton….qui peuvent être mis de coté dans le placard ou effacé par le patient. Très souvent durant les trois premiers ateliers les patientes préfèrent que leurs travaux soient mis de coté mais elles ne les regardent plus et lorsqu’elles y reviennent, ils n’ont plus la même « saveur ». Au fur et à mesure, d’elles-mêmes, elles effacent l’objet en fin de séance, soit parce que nous travaillons sur des supports comme le plexiglas soit parce que nous utilisons des matériaux tels que les épices, la colle de farine, l’argile (qui sera remise en boule en fin de séance), soit parce qu’elles décident de les détruire immédiatement et en éprouvent même du soulagement.

Parfois nous ressortons les premiers travaux afin de statuer sur leur sort : après avoir jeté un coup d’œil, les patientes trouvent l’objet, le plus souvent, sans intérêt, comme dépassé par le temps, parfois même, elles ne les reconnaissent pas ; elles en sont déjà ailleurs ! L’objet n’est plus un morceau du patient, il est autre.  Il reste objet intime bien entendu mais détaché de soi.  On n’aura plus besoin de sa présence physique pour se souvenir de ce qui a été dit, car ce qui  a été dit a été entendu par l’autre de la relation, à savoir l’art-thérapeute, qui en devient aussi le témoin. L’objet peut alors rejoindre les souvenirs dès lors que les mots sont posés.

Que s’est il passé ?

Tout d’abord, le statut de l’objet dans l’atelier n’a que celui qu’il mérite : il n’est pas le centre d’intérêt du travail mais un outil, un support à la relation transférentielle, un détour pour parler de soi, et non une œuvre d’art. L’important reste le sujet et ce qui se produit dans la relation lors de la séance. Ce qui vient se dire, ce qui vient s’entendre, ce qui vient se montrer, échappé de l’inconscient à l’insu du sujet, se grave peu à peu dans la mémoire. Petits bouts par petits bouts, des éléments refoulés sont exprimés, libérés et peuvent venir à faire sens. Quelqu’un est témoin de ce qui s’est passé. Le processus de symbolisation est peu à peu relancé.

Le sujet retrouve sa créativité.


[[1]]url:#_ftnref1 Winnicott, Jeu et réalité, Folio Essais, 2005

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