Transfert et contre-transfert, deux leviers solidaires et puissants du travail analytique

Transfert et contre-transfert, deux leviers solidaires et puissants du travail analytique
Hélène Brunschwig

Psychanalyste Membre associé du GIREP 10 rue des jardinets 92160 Antony

La parole et l’écoute sont la base de tout travail analytique et de ses dérivés, comme par exemple la psychothérapie analytique, de soutien (et certaines formes de thérapies familiales.) Cette prise de parole et cette écoute se font à travers une relation, unique en son genre. C’est une relation à la fois authentique et artificielle, comme celle d’un laboratoire vivant dans lequel le patient peut (et même « devrait ») tout dire. L’analyste est le support inconscient des projections de son patient qui « transfère » sur lui des sentiments déjà vécus et plus ou moins latents ou même refoulés. Ces sentiments remontés à la surface, la personne en thérapie peut les reconnaître et les revivre autrement. Il est possible de les analyser grâce à cette relation « transférentielle » dans laquelle le patient ne se sent pas en danger, du moins en général, lorsque le transfert est plutôt positif. Le transfert négatif pose des problèmes particuliers dont je ne parlerai pas ici.
2 Voici une anecdote parmi d’autres : une patiente à qui je venais de consacrer du temps, entend sonner à ma porte et me dit : « Pourquoi recevez-vous d’autres gens que moi ? Cela m’exaspère ». Si j’avais répondu : « Cela fait cinquante minutes que je m’occupe de vous et vous n’êtes encore pas contente, quelle insatiable vous faites ! », le résultat aurait été catastrophique, bien sûr. Tenant compte de la souffrance de cette dame, j’ai répondu dans la situation transférentielle : « En dehors d’aujourd’hui, avez-vous déjà ressenti ce genre de souffrance auparavant dans votre vie ? ». Elle a pu alors commencer de raconter la jalousie qui la dévorait depuis toujours par rapport à sa sœur. Notre relation a servi en quelque sorte de relation prototypique reproduisant, dans des circonstances différentes, ce qu’elle avait déjà souffert. Cette remontée des souvenirs pénibles n’a pas été dangereuse pour elle, mais libératrice. Elle ne s’est pas sentie jugée, elle avait le droit d’exprimer ses sentiments négatifs en étant comprise, elle a pu les intégrer en se sentant moins coupable.
3 Mais on ne peut séparer le transfert de son corollaire, le contre-transfert qui est l’ensemble des réactions éprouvées par l’analyste au cours de son écoute, ce qui le touche, l’émeut, l’énerve, l’agace, le déséquilibre. Ce phénomène est très complexe car il renseigne l’analyste sur lui-même, mais aussi sur son patient : il y a de grandes chances pour que ce que le patient fait éprouver à son analyste, il le fasse éprouver à d’autres personnes. Les patients savent faire ressentir à autrui ce qu’ils ressentent eux-mêmes. L’analyste, au lieu d’en être dérouté, peut s’en servir. Le contre-transfert est indispensable à connaître et à utiliser avec discernement. Il fait progresser l’analyste dans la connaissance de soi et de l’autre.
4 Il a été longtemps de règle que l’analyste ne laisse rien apparaître de ce qu’il ressentait. C’était une erreur car le patient le ressentait aussi confusément et cela pouvait conduire à des impasses. Une grande partie des analystes actuels préconisent de faire part, avec des mots, dans certains cas, de ce qu’ils ressentent. Ils « prêtent » ainsi leur moi psychique à leur patient.
5 Le livre édité sous la direction d’Edmond et Marie-Cécile Ortigues : Que cherche l’enfant dans la psychothérapie ? en donne de nombreux exemples.
6 Mony El-Kaïm, brillant thérapeute familial et psychanalyste, a proposé d’appeler ces deux mouvements transférentiels et contre-transférentiels : la “résonance” entre les deux protagonistes.
7 Une de mes patientes tenait un discours qui, depuis quelque temps, m’agaçait beaucoup sans que j’aie pu comprendre cette impression ni l’analyser. Il me semblait qu’elle cherchait tout le temps à « me mettre dans son camp ». J’ai utilisé cette impression en lui en faisant part, avec le plus de tact possible. Elle m’a répondu : « ah ! oui j’agace tout le monde avec ce besoin de me justifier toujours, et ça exaspérait mon père qui me battait ». De là est venu un discours très long et très émouvant sur son enfance. Si je n’avais pas dit mon « ressenti », elle serait restée peut-être avec ce discours répétitif et stérile.
8 Cette connaissance du patient à travers le contre-transfert est indispensable, mais il ne faut pas oublier que ce ressenti interne nous fait aussi réfléchir sur nous-mêmes et découvrir des horizons cachés, fort utiles. Il a donc deux fonctions.
9 Cela me fait penser à cette si belle phrase de André Breton : « un étranger est venu me voir, il m’a donné de mes nouvelles ». Naturellement, le superbe livre de Searles, Le Contre-transfert, est indispensable à connaître pour bien voir ces deux fonctions. Il nous dit que : « Le contre-transfert est le symptôme du patient. » Mais il nous fait voir aussi comment les patients, surtout psycho-tiques, connaissent nos failles.
10 Une autre de mes patientes m’a ainsi mise en face d’un de mes problèmes. Au cours d’une séance, elle m’a dit : « J’ai beaucoup de soucis d’argent ». J’ai immédiatement pensé : « Je la fais payer trop cher ». Au lieu de la laisser parler de ce problème, étourdiment, je lui ai rétorqué : « Vous savez, si vous trouvez que je vous demande trop cher, je pourrais baisser mes prix – Ah ! je savais bien que vous n’étiez pas claire avec l’argent…» a-t-elle répondu. Ce qui était parfaitement vrai. Je lui ai donc dit la fois suivante : « Vous savez, quand vous m’avez dit que je n’étais pas claire avec l’argent, vous avez mis le doigt sur ma difficulté à faire payer mes patients… Je préfère que l’on puisse en parler de façon à ce que mes problèmes ne pèsent pas sur vous ». A ce moment elle a éclaté en pleurs, en me disant : « Vous êtes la première personne à me dire que vous ne voulez pas peser sur moi, tout le monde a l’habitude de me coller des fardeaux sur le dos, je me sens comme sous le poids d’une pierre tombale, sans pouvoir la soulever. » En ne passant pas sous silence mon erreur et en analysant mon contre-transfert devant ma patiente, j’ai pu entraîner toute une chaîne de réactions verbales très importantes chez elle. De plus, j’ai pu lui montrer que cette culpabilité qu’elle avait provoquée chez moi, elle l’induisait aussi chez d’autres personnes et que d’une certaine manière, elle suscitait ce poids qui l’écrasait.
Il y a des analystes, comme M. de M’Uzan dans son ouvrage, De l’art à la mort, qui pensent qu’il n’y a qu’un inconscient pour deux dans une cure et que le transfert et le contre-transfert sont constamment liés.
Je vais essayer de montrer, avec des vignettes cliniques, différentes formes de ces mouvements transférentiels.

LA SUITE ICI; Hélène Brunschwig « Transfert et contre-transfert, deux leviers solidaires et puissants du travail analytique », Imaginaire & Inconscient 2/2001 (no 2), p. 91-100.
URL : www.cairn.info/revue-imaginaire-et-inconscient-2001-2-page-91.htm.
DOI : 10.3917/imin.002.0091.

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