La haine et le contre-transfert

La haine et le contre-transfert.

Pour D.W. Winnicott, les mouvements transférentiels dans les problématiques psychotiques et « border line » s’articulent autour d’une relation de dépendance. C’est l’acceptation de cette dépendance régressive par l’analyste qui permet au patient de réactualiser transférentiellement ses expériences précoces ayant eu un effet traumatique. « C’est ainsi que finalement nous réussissons en échouant, en échouant à sa guise. Nous sommes loin d’une simple théorie de la guérison à l’aide d’une expérience corrective. De cette manière, la régression peut être au service du moi si l’analyste y fait face et qu’elle est transformée en une dépendance nouvelle. Dans cette dépendance, le patient amène le mauvais facteur externe dans la sphère de son contrôle omnipotent et dans la sphère dirigée par les mécanismes de projection et d’introjection. » 236 C’est, pour D.W. Winnicott, ce qui différencie la psychanalyse, basée sur le transfert, d’une expérience corrective. L’état de dépendance vécu dans la situation analytique ne permet pas de réparer les carences du passé, mais il permet le déploiement d’éléments transférentiels inaccessibles sans cet état de dépendance. Il est alors important que l’analyste puisse accepter la dépendance de son patient et, dans une certaine mesure, accepte aussi de l’accompagner.

Cet état de dépendance met le patient en situation d’utiliser les failles de l’analyste pour revivre dans le transfert la haine éprouvée dans sa confrontation aux faillites de son environnement primaire. « L’élément qui joue, c’est que le patient en vient maintenant à haïr l’analyste pour une faillite qui, à l’origine, se présentait comme un facteur de l’environnement, en dehors du contrôle omnipotent de l’enfant, mais qui est maintenant vécue dans le transfert. » 237

Cette prise en compte de l’affect de haine dans le transfert découle directement de la communication de D.W. Winnicott en 1947 à la Société Britannique de Psychanalyse concernant la haine dans le contre-transfert. Dans ce travail, qualifié de « pionnier » par H. Searles, D.W. Winnicott souligne l’ambivalence éprouvée par l’analyste dans son travail avec les patients souffrant de psychose. L’ambivalence en elle-même n’est pas spécifique au travail analytique avec les sujets aux prises avec une problématique psychotique, c’est son intensité qui est particulière à cette situation. « Dans l’analyse des psychotiques, cependant, l’analyste assume un type et un degré de tension très différents et c’est précisément cette tension que j’essaye de décrire. » 238 Cette différence d’intensité, entre névrose et psychose, a pour origine, selon D.W. Winnicott, l’écart considérable entre les expériences de satisfaction précoces dans les problématiques névrotiques et les problématiques psychotiques.

Mais cette reconnaissance de la haine dans le contre-transfert n’a pas pour simple objectif de modérer son expression et d’éviter des contre-attitudes dommageables au processus thérapeutique. Cette capacité à éprouver et percevoir une certaine qualité d’affect, des affects intenses, dans une répétition transférentielle, permet l’accès aux vécus archaïques des patients. Ce qui est éprouvé alors par l’analyste est à comprendre comme un état psychique qui fut présent dans la relation entre le nourrisson et son environnement primaire. L’intensité des affects signe l’échec du travail de transformation qui aurait dû se développer dans la relation entre le nourrisson et son environnement. Cette dynamique sollicite chez le thérapeute une capacité à haïr sans détruire, capacité que D.W. Winnicott considère comme normale chez la mère. « Le plus remarquable, chez une mère, c’est sa capacité d’être maltraitée sans le faire payer à l’enfant et sans attendre une récompense qui pourra ou non venir ultérieurement » 239 Cette réflexion sur la haine dans le contre-transfert trace les grandes lignes des deux grands thèmes de D.W. Winnicott à propos du développement psychique précoce: l’intrication originelle de l’amour et de la haine chez le nourrisson, « l’amour impitoyable », et la capacité de la mère à assurer le maintien d’un environnement émotionnel favorable au développement de l’enfant.

D.W. Winnicott, dans cette brève et précise intervention sur la haine dans le contre-transfert, ne tire pas de conclusions métapsychologiques sur la composition des affects. Mais sa différenciation entre affects dans les problématiques psychotiques et affects dans les problématiques névrotiques contient les premiers jalons des réflexions ultérieures, menées notamment par A. Green 240 et R. Roussillon 241 distinguant un affect passionnel et un affect réflexif, et surtout remettant en question la distinction classique entre affect et représentation dans les problématiques psychotiques. L’ensemble des réflexions cliniques, que D.W. Winnicott communique essentiellement sous la forme restreinte d’articles, suscite un questionnement métapsychologique très riche et toujours actuel. En ce qui concerne plus directement le traitement psychanalytique des psychoses, D.W. Winnicott est le premier à théoriser directement le contre-transfert vécu par l’analyste à partir de l’éprouvé de ses propres affects, apportant ainsi un maillon essentiel entre le transfert psychotique et son interprétation. À la différence de M. Klein qui bâtit ses interprétations à partir de la référence à un modèle global du développement affectif de l’enfant, D.W. Winnicott étaye le travail interprétatif sur l’éprouvé contre transférentiel composé d’affects massifs. Leur vision de la psychose de l’adulte diverge aussi. Pour M. Klein la psychose est une potentialité inscrite dans les étapes précoces du développement de la psyché, alors que pour D.W. Winnicott la psychose repose sur un trouble du développement précoce mettant en cause l’environnement.
Notes
236.

WINNICOTT D.W., 1963,  » L’état de dépendance dans le cadre des soins maternels et infantiles et dans la situation analytique », in Les processus de maturation chez l’enfant, Payot, 1974, p. 255.
237.

WINNICOTT D.W., 1963, op. cit. P. 255.
238.

WINNICOTT D.W., 1947, « La haine dans le contre-transfert », in De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1969, p. 71.
239.

WINNICOTT D.W., 1947, op. cit., p. 74.
240.

GREEN A., 1973, Le discours vivant, PUF.
241.

ROUSSILLON R., 2005, « Affect inconscient, affect-passion et affect-signal », in BOUHSIRA J. et PARRAT H., L’affect, PUF

 

Lien initial: http://theses.univ-lyon2.fr/documents/getpart.php?id=lyon2.2006.dirocco_v&part=112068

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