PIERA AULAGNIER ET LE CONCEPT DE VIOLENCE PRIMAIRE

PIERA AULAGNIER ET LE CONCEPT DE VIOLENCE PRIMAIRE*

L’oeuvre de Piera Aulagnier apparaît dans le paysage de la pensée psychanalytique contemporaine comme une œuvre de réflexion rigoureuse, riche et originale. Rarement, depuis Freud, aura-t-on vu allier avec autant de bonheur la rigueur la plus exemplaire sur le plan théorique avec l’acuité la plus fine sur le plan clinique. Son premier livre, La violence de l’interprétation1,est une œuvre d’accès difficile qui, au premier abord, peut rebuter plus d’un lecteur par son aridité théorique et un certain hermétisme stylistique, mais il se distingue par la richesse et la profondeur de ses analyses. Face à l’usure et à la banalisation des concepts psychanalytiques dans notre champ culturel, sa pensée innovatrice réussit à renouveler l’analyse de certaines questions: l’activité de représentation, les processus originaire et primaire, l’espace où le JE advient. Le lecteur est captivé par l’originalité de ses développements, la finesse de ses analyses et les perspectives qui lui sont ouvertes. Il en est ainsi du concept de violence, concept galvaudé s’il en fut, qu’elle va repenser dans la perspective de la relation mère/infans. Ce concept n’est pas spécifique de la langue psychanalytique. Les psychanalystes l’utilisent peu souvent. C’est pourtant un concept que l’on pourrait rattacher au registre de l’économique. Il renvoie à la force des pulsions, aux affects, aux désirs, à tout ce qui peut constituer une force de débordement, tout ce qui est de l’ordre de l’excès. On peut aussi le rattacher à certaines pathologies qu’on retrouve au niveau de la clinique contemporaine comme les états limites, les toxicomanies et tout ce que l’on pourrait classer sous la rubrique du passionnel. Cependant, dans un premier temps, ce n’est pas à ce genre d’usage que renvoie le concept chez Piera Aulagnier. Elle situe cette violence à un niveau beaucoup plus fondamental soit celui de la relation mère/infans: la violence en ce sens serait une composante essentielle de cette relation. Elle lui appartiendrait et ne pourrait en être dissociée. Ce que je me propose de faire dans les pages qui suivent c’est une analyse de cette violence, de son caractère nécessaire et de ce qu’elle signifie. Toutefois mon étude n’a nullement la prétention d’être exhaustive ; elle laissera de côté bien des aspects de cette violence que je compte développer dans un travail ultérieur. Dans La violence de l’interprétation Piera Aulagnier réinterroge le modèle métapsychologique élaboré par Freud et cela, comme elle l’écrit dès l’avant-propos, afin de

« trouver un accès à l’analyse de la relation qu’entretient le psychotique avec le discours, qui permette à l’expérience analytique une action plus proche de l’ambition de son projet2 »

Ce travail la mène à proposer un nouveau modèle de l’appareil psychique que je me limiterai à évoquer dans le but de situer le problème de la violence. Pour bien le comprendre, il nous faut partir du concept de représentation:

« Par activité de représentation, nous entendons l’équivalent psychique du travail de métabolisation propre à l’activité organique3 »

Qu’est-ce que le travail de métabolisation? C’est la fonction par laquelle un élément hétérogène à l’activité cellulaire est rejeté ou transformé en un matériau homogène. Nous pouvons l’appliquer tel quel à l’activité de la psyché à une exception près: c’est que l’élément auquel nous avons à faire n’est pas un corps physique, mais un élément d’information. Tous les processus psychiques ont pour tâche la production de représentations. Par conséquent l’activité de représentation, comme le travail de métabolisation, a pour fonction de transformer ou de métaboliser un élément hétérogène à la structure de chaque système en un élément homogène.Il faut noter que le terme d’élément englobe deux ensembles d’objets:

« ceux dont l’apport est nécessaire au fonctionnement du système; ceux dont la présence s’impose à ce dernier qui se trouve dans l’impossibilité d’en ignorer l’action qui s’en manifeste dans son champ4 »

L’activité psychique est constituée par trois processus de métabolisation: le processus originaire, le processus primaire et le processus secondaire; telle est l’hypothèse à l’oeuvre dans ce modèle de fonctionnement de l’appareil psychique. Selon le processus en jeu, l’activité psychique donne naissance à des représentations différentes; ainsi nous aurons le pictogramme ou représentation pictographique, le phantasme ou représentation phantasmatique et l’énoncé ou représentation idéique. Les instances qui produisent ces représentations sont: le représentant, le phantasmant ou metteur en scène, l’énonçant ou le JE. L’espace originaire, l’espace primaire, l’espace secondaire sont les lieux hypothétiques où sont contenues leurs productions5. Les trois processus ne sont pas présents dès l’origine dans l’activité psychique: ils se succèdent temporellement. Leur apparition est liée à la nécessité que ressent la psyché de connaître une propriété de l’objet extérieur que le processus antérieur devait ignorer. L’apparition d’un nouveau processus ne signifie pas la mise au silence du précédent: l’activité qui leur est propre se poursuit en des espaces différents. Donc l’information hors-psyché qui s’impose à la psyché continuera d’être métabolisée en trois représentations homogènes à la structure de chaque processus. Parmi les éléments hétérogènes que chaque processus métabolise, il faut accorder une égale importance à ceux qui sont extérieurs à l’espace psychique et à ceux qui sont endogènes tout en étant hétérogènes à un des trois systèmes psychiques. Par exemple, les objets psychiques qui sont la production de l’originaire sont hétérogènes au secondaire. Quant aux objets de la réalité physique, le traitement qu’on leur impose est homologue à celui qui est imposé à ceux qui proviennent de la réalité psychique. Pour chaque système il ne peut exister qu’une seule représentation qui a métabolisé ces objets, les transformant en un objet dont la structure est identique à celle du représentant. Toute représentation, écrit Piera Aulagnier, confronte à une double mise-en-forme: d’abord la mise-en-forme de la relation imposée aux éléments constitutifs de l’objet représenté; ensuite la mise-en-forme de la relation présente entre le représentant et le représenté. Ce qui veut dire que chaque système impose à l’objet sa structure pour pouvoir le représenter. Ce qu’elle appelle la « structure moléculaire » de l’objet devient identique à celle du représentant. Chaque système a un schéma relationnel immuable qui lui est propre et qu’il impose à l’objet représenté. L’identité structurale entre le représentant et le représenté a pour conséquence que toute représentation est à la fois et de façon indissociable, représentation de l’objet et représentation de l’instance qui le représente. Ainsi toute représentation est une représentation dans laquelle l’instance se reconnaît comme représentation de son propre mode de percevoir l’objet. Pour illustrer cette analyse et la rendre accessible, Piera Aulagnier prend l’exemple du système secondaire et de son instance le JE. Elle souligne d’abord l’analogie entre l’activité de représentation et l’activité de cognition. En effet, l’activité du JE a comme but de forger une image de la réalité du monde qui l’entoure cohérente avec sa propre structure. Pour le JE, connaître le monde c’est se le représenter de façon telle que les éléments qui le constituent soient dans une relation intelligible, autrement dit que le schéma relationnel dans lequel entrent les éléments de l’objet soit conforme au sien. Le JE est l’instance constituée par le discours et par là même indissociable du langage: il est constitué par un ensemble d’énoncés identificatoires auxquels la logique du discours impose une relation, celle-là même que le JE impose aux éléments de la réalité. Le JE impose aux éléments présents dans la représentation un schéma relationnel dont l’ordre de causalité est le décalque de celui qu’impose la logique du discours. Le JE commence par s’approprier cette relation; c’est le préalable pour que le schéma de sa propre structure lui devienne accessible:

« La représentation du monde ,œuvre du JE, est donc représentation de la relation présente entre les éléments qui en occupent l’espace et conjointement de la relation présente entre le JE et ces mêmes éléments6 »

Cette mise en relation ne vise qu’à établir un ordre de causalité entre les éléments de façon à rendre intelligible au JE l’existence du monde et la relation présente entre les éléments. Ainsi l’activité de représentation devient pour le JE une activité d’interprétation. Cette analyse du fonctionnement du JE permet de comprendre le postulat structural ou relationnel ou causal qui particularise chaque système; ce postulat témoigne de la loi du fonctionnement de la psyché à laquelle aucun système n’échappe. Il se caractérise par son immutabilité pour un système donné .Selon le processus considéré, il comporte trois formulations différentes:

« – Tout existant est auto-engendré par l’activité du système qui le représente, c’est là le postulat de l’auto-engendrement selon lequel fonctionne le processus originaire.

– Tout existant est un effet du tout-pouvoir du désir de l’Autre, c’est là le postulat propre au fonctionnement du primaire.
– Tout existant a une cause intelligible dont le discours pourrait donner connaissance, c’est là le postulat selon lequel fonctionne le secondaire7″.

La loi qui gouverne l’ensemble de l’activité de représentation nous indique en même temps son but:

 » imposer aux éléments sur lesquels chaque système prend appui pour ses représentations un schéma relationnel qui à chaque fois confirme le postulat structural propre à l’activité du système8 « .

Tout élément inapte à subir le processus de métabolisation ne saurait avoir de représentant sur la scène psychique et n’a donc pas d’existence pour la psyché. En psychanalyse la notion de représentation est inséparable de la notion d’investissement. Nous avons déjà souligné que l’élément que l’activité de représentation métabolisait était un élément informatif. Sauf que toute information pour la psyché est une « information libidinale »:

« …tout acte de représentation est coextensif d’un acte d’investissement et tout acte d’investissement est mu par la tendance propre à la psyché de préserver ou de retrouver un éprouvé de plaisir9 « .

Le terme de plaisir renvoie toujours à un éprouvé du JE ; la théorie suppose que pour toute autre instance qui réalise le but de son activité ce même éprouvé est présent. Appliqué à l’activité de représentation, cette définition nous conduit à la conclusion que le plaisir est la qualité de l’affect présent dans un système psychique chaque fois que ce dernier accomplit son but. Mais l’activité de représentation ne peut, en fait ,que produire une représentation qui confirme le postulat propre au système auquel elle correspond. La mise en représentation implique donc un éprouvé de plaisir; sans quoi serait absente la première condition nécessaire pour qu’il y ait vie : l’investissement de l’activité de représentation.

 » C’est là, pourrait-on dire, le plaisir minimal nécessaire pour qu’existent une activité de représentation et des représentants psychiques du monde, y compris du monde psychique lui-même10 « .

Cependant l’existence d’un plaisir minimal ne doit pas nous faire oublier ni la dualité pulsionnelle ni l’expérience de déplaisir et, particulièrement, ce paradoxe auquel se trouve confronté le JE: avoir à postuler la présence d’un déplaisir qui pourrait être objet du désir. La logique du JE ne peut que rejeter la contradiction contenue dans un énoncé qui affirmerait que le plaisir résulte d’une expérience de déplaisir. Résoudre cette contradiction c’est postuler deux visées contradictoires à l’oeuvre au cœur même du désir; ce qui signifie l’affirmation d’un désir de non-désir, le désir de ne pas avoir à désirer. Ce serait pour Piera Aulagnier le contenu effectif de la pulsion de mort. Appliquée à l’activité de représentation, cette analyse nous conduit à poser que, dès l’originaire, l’activité psychique forge deux représentations antinomiques de la relation entre le représentant et le représente. L’une conforme au principe de l’activité de représentation: l’union entre le représentant et le représenté qui sera la cause du plaisir éprouvé; l’autre qui vise l’abolition de tout objet capable de susciter le désir; toute représentation de l’objet sera alors considérée cause du déplaisir éprouvé. Plaisir et déplaisir se réfèrent ici aux deux représentations de l’affect qui peuvent se produire dans l’espace psychique. Le plaisir désigne l’affect présent lorsque la représentation met en forme une relation de plaisir entre les éléments du représenté et par là même représente une relation de plaisir entre le représentant et la représentation. Le déplaisir désigne l’affect présent lorsque la représentation met en forme une relation de rejet entre les éléments du représenté et donc une relation équivalente entre le représentant et la représentation. Ce détour par l’activité de représentation avait pour but de nous permettre de situer et de comprendre ce que Piera Aulagnier entend par violence. dès les premières pages de son livre La violence de l’interprétation Piera Aulagnier, après avoir souligné la surcharge sémantique qui pèse sur le concept de violence, en distingue deux formes qu’elle appelle la violence primaire et la violence secondaire. La violence primaire désigne ce qui dans le champ psychique s’impose de l’extérieur au prix d’un premier viol d’un espace et d’une activité qui obéit à des lois hétérogènes au JE et au discours. C’est celle qu’elle reconnaît comme étant à la base de la relation mère/infans. Il s’agit d’une violence nécessaire à laquelle l’infans est soumis dès sa naissance. La violence secondaire se développe en s’étayant sur cette violence primaire dont

« elle représente un excès, le plus souvent nuisible et jamais nécessaire au fonctionnement du JE malgré la prolifération et la diffusion dont il fait preuve11 ».

La violence primaire apparaît comme une action nécessaire exercée par le JE la mère; elle est le prix à payer pour que l’activité psychique de l’infans puisse accéder à un mode d’organisation psychique qui permettra la constitution de l’instance appelée JE. Quant à la violence secondaire dont je ne parlerai pas ici, elle implique un JE déjà constitué contre lequel elle s’exerce que ce soit lors d’un conflit entre des « JE » ou, comme l’écrit notre auteur lors

« d’un conflit entre un JE et le diktat d’un discours social qui n’a d’autre but que de s’opposer à tout changement dans les modèles par lui institués12 ».

Cette violence secondaire s’approprie de façon tout à fait abusive les qualificatifs de nécessaire et de naturel qui appartiennent en fait à la violence primaire. Mais qu’est-ce que Piera Aulagnier entend par nécessaire lorsqu’elle qualifie ainsi la violence primaire ? Elle le définit comme suit:

« l’ensemble des conditions -facteurs ou situations-indispensable pour que la vie psychique et physique puisse atteindre et préserver un seuil d’autonomie au- dessous duquel elle ne peut persister qu’au prix d’un état de dépendance absolue13 ».

Les exemples sont nombreux dans le domaine de la vie physique ainsi

« le sujet atteint d’une paraplégie ne peut vivre que si un autre accepte de pourvoir à ses besoins physiologiques: il en résultera, entre autres, que toute autonomie dans le champ alimentaire sera perdue et que s’établira une dépendance absolue entre le besoin du sujet et un autre sujet acceptant de procurer l’aliment, de le donner, de décider de la quantité et de la qualité appropriées du malade14 ».

Comment la catégorie du nécessaire se traduit-elle dans le domaine de la vie psychique ? Avant de répondre à cette question, Piera Aulagnier prend bien soin de définir ce qu’elle entend par vie psychique: toute forme d’activité psychique qui n’obéit qu’à deux seules conditions: la survie du corps et un investissement libidinal qui persiste, résistant ainsi à toute tentative de victoire définitive de la part de la pulsion de mort. L’existence de ces deux conditions garantit la présence d’une activité psychique quels que soient son mode de fonctionnement et ses productions .C’est pourquoi Piera Aulagnier ne parle pas de vie psychique en général, mais plutôt de la forme qu’elle prend à partir d’un certain seuil qui n’est pas donné d’emblée .C’est lorsqu’il est atteint qu’il devient possible de consolider une certaine autonomie de l’activité de penser et du comportement. Ainsi en est-il du JE pour qu’il puisse

« acquérir, dans le registre de la signification, ce degré d’autonomie indispensable à ce qu’il s’approprie une activité de penser permettant entre sujets une relation fondée sur un patrimoine linguistique et sur un savoir sur la signification sur lesquels on se reconnaît des droits égaux15 ».

Si tel n’est pas le cas, c’est la volonté et la parole d’un tiers – sujet ou institution – qui s’imposera comme juge des droits, des besoins, des demandes et, implicitement, du désir du sujet. Le sujet est alors dépossédé d’un droit d’exister, ce qui va se manifester de façon extrême et ouverte dans le vécu psychotique; cependant une telle dépossession existe déjà dans des cas où l’individu a l’illusion de fonctionner normalement alors qu’à l’extérieur un autre réel lui sert de prothèse. L’état passionnel en constitue un parfait exemple et ce, quel que soit l’objet de la passion. Ainsi si on est privé de cet objet ou s’il vient à disparaître c’est la « normalité » du JE qui disparaît avec lui. Ceci nous amène à la définition que notre auteur nous propose de la violence primaire: c’est

« l’action psychique par laquelle on impose à la psyché d’un autre un choix, une pensée ou une action qui sont motivés par le désir de celui qui l’impose mais qui s’étayent sur un objet qui répond pour l’autre à la catégorie du nécessaire16 ».

Pour bien comprendre cette définition, il faut noter d’abord que deux partenaires sont en présence: chez l’un, un désir, chez l’autre un besoin, quelque chose de nécessaire. Le premier impose à l’autre son désir: un choix, une pensée, une action; mais ce qui est imposé par l’un correspond chez l’autre à l’ordre du nécessaire. Ce lien qui unit le désir de l’un au besoin de l’autre est ce qui permet que la violence s’impose et qu’elle ne soit pas perdue comme telle. Le désir se donne l’objet du besoin de l’autre comme instrument de sa propre réalisation. Ce qui aboutit à cette situation paradoxale qui fait que la demande de l’un est l’accomplissement du désir de l’autre. En d’autres termes, l’objet demandé par celui qui subit la violence est la réalisation du désir de celui qui l’exerce. La violence apparaît ainsi sous la forme de ce qui est demandé et attendu. C’est le discours de la mère qui, par son effet d’anticipation, est amené à exercer cette violence primaire sur l’infans à travers l’offre de signification qu’il véhicule; il en résulte que la mère, par son discours, émet une réponse en lieu et place de l’infans. Nous avons là ce que Piera Aulagnier appelle « une illustration paradigmatique de la définition donnée du concept de violence17 ».
Mais qu’est-ce qu’on entend par effet d’anticipation du discours maternel? L’effet d’anticipation est le trait caractéristique qui définit le destin de l’homme. C’est le fait qu’il soit constamment confronté à une expérience, à un discours, à une réalité qui anticipent sur ses capacités de réponse et, en tous les cas, sur ce qu’il peut savoir et prévoir des raisons, du sens, des conséquences des expériences avec lesquelles il est continuellement confronté. Plus on remonte dans l’histoire de l’individu, dans son enfance, et plus on est à même de constater que cette anticipation se caractérise par l’excès: excès de sens, de gratification, d’excitation, mais aussi de frustration ou de protection. Ce qu’on lui demande excède toujours les limites de sa réponse, de la même manière que ce qu’on lui offre présente toujours un manque, une carence par rapport à ce qu’il en attend. Ce que la mère dit ou fait anticipe toujours sur la capacité de connaître de l’infans, s’il est vrai que l’offre précède la demande, que le désir de la mère l’enfant sache que c’est de lui dont il a besoin. Elle va donc interpréter toute manifestation de vie hez l’infans comme un appel qui lui serait adressé. C’est son propre désir qui forge cette interprétation. Ce décalage est encore plus évident dans le registre du sens. Ainsi

« la parole maternelle déverse un flux porteur et créateur de sens, qui anticipe sur la capacité de l’infans d’en reconnaître la signification et de la reprendre à son compte18 ».

La mère se présente comme un JE parlant qui situe l’infans en position de destinataire de son discours alors qu’il n’a pas la possibilité de s’approprier la signification de l’énoncé. La seule chose qu’il pourra en faire sera de métaboliser ce qu’il entend en un matériau homogène à la structure pictographique. La situation de rencontre est le propre de l’être humain, rencontre continue avec le milieu physico-psychique qui l’entoure. Pour l’infans cette rencontre se fait avec la mère qui représente pour lui ce milieu. Or toute rencontre confronte le sujet à une expérience qui anticipe sur ses capacités de réponse à l’instant même où il la vit; la forme la plus absolue d’une telle anticipation va se manifester dans ce moment inaugural ou l’activité psychique de l’infans est confrontée aux productions psychiques de la psyché de la mère et ou cette même activité devra forger une représentation d’elle-même à partir des effets produits par cette rencontre dont la fréquence constitue pour l’infans une exigence vitale. Par productions psychiques de la mère nous entendons l’ensemble de énoncés par lesquels la mère parle à l’infans et de l’infans. De sorte que le discours maternel est l’agent et le responsable de cet effet d’anticipation imposé à l’infans dont on attend une réponse qu’il ne peut guère donner. Ce discours illustre de façon exemplaire ce que l’auteur entend par violence primaire. Dans notre système culturel, la mère est celle qui énonce un discours ambiant, prédigéré et prémodelé par sa psyché, qui véhicule les injonctions, les interdits par lesquels elle lui indique les limites du possible et du licite: c’est en ce sens que Piera Aulagnier l’appelle le porte-parole. Qu’entend-elle exactement par là ? Ce terme désigne la fonction que remplit le discours de la mère dans la structuration de la psyché de l’infans. Deux sens sont à retenir: 1/ d’abord le sens littéral: l’infans est porté, dès sa naissance, grâce à la voix maternelle, par un discours qui, selon les termes mêmes de l’auteur, « commente, prédit, berce l’ensemble de ses manifestations »; / ensuite le terme de porte-parole doit être entendu comme le délégué d’un ordre extérieur -familial et social- dont ce discours énonce les lois et les exigences. A ce terme est associée chez notre auteur l’idée selon laquelle la psyché de la mère joue un rôle de prothèse .Il s’agit d’abord de la voix maternelle qui, dans une première phase de la vie, fait communiquer entre eux deux espaces psychiques. C’est par elle que les deux principes du fonctionnement psychique sont d’emblée présents dès le début de la vie; sans eux il n’y aurait pas de vie pour l’infans. Leur rôle est d’agir sur le milieu où il a à vivre pour le rendre conforme aux exigences de la psyché. En ce sens la présence de la mère ne se réduit pas aux fonctions vitales qu’elle aurait à assurer, à la satisfaction des besoins auxquels l’infans ne peut subvenir par lui-même. Il existe aussi, comme l’analyse nous l’a appris, les besoins de la psyché dont la non-satisfaction peut amener l’infans malgré son état de prématuration, à refuser de vivre. Cependant les processus qui caractérisent l’activité psychique de l’infans, soit l’originaire et le primaire, ne connaissent pas de prématuration; ils sont, dans leur production, parfaitement achevés: tel est le paradoxe. En revanche, le secondaire prendra des années à se constituer. Cependant pour que ces deux processus fonctionnent, il faut l’apport d’un matériau qui aura été façonné par le secondaire et c’est là qu’apparaît de façon éclatante le rôle de prothèse de la psyché de la mère. La mère prédigère le matériau qu’elle va offrir à l’infans qui va le rendre conforme au principe des deux premiers processus. Les objets de l’expérience que la psyché de l’infans métabolise ont d’abord été marqués par la psyché maternelle .Comme aussi les objets qu’elle va offrir à la psyché de l’infans. Elle les dote, selon représentation idéique de l’infans. Elle identifie cette représentation à l’être l’infans qui reste à jamais forclos de sa connaissance. L’ordre qui gouverne les énoncés de la voix maternelle témoigne de la sujétion du JE à trois conditions préalables:

1/ le système de parenté;

2/ la structure linguistique;

3/ les effets que les affects inconscients exercent sur le discours.
Ces conditions sont cause de cette première forme de violence radicale et nécessaire que la psyché de l’enfant va vivre lors de sa rencontre avec la voix maternelle:

 » Cette violence est la conséquence et le témoignage vivant, et sur le vivant, du caractère spécifique de cette rencontre: la différence existant entre les structures selon lesquelles les deux espaces organisent leur représentation du monde19″.

Le phénomène de la violence tel que l’auteur l’entend renvoie à la différence qui sépare deux espaces psychiques : celui de la mère qui a déjà été marqué par le refoulement et l’organisation psychique propre à l’enfant. La mère est cet être chez qui le refoulement a déjà eu lieu et chez qui l’instance appelée JE est déjà apparue. Le discours qu’elle adresse à l’infans porte la double marque responsable de la violence qu’il va exercer sur lui. Mais dans le discours que la mère adresse à l’infans existe une forme de violence qui constitue l’essence même de la violence primaire et sur laquelle je voudrais m’arrêter c’est la violence d’anticipation. Qu’est-ce que Piera Aulagnier entend par là ? La violence primaire est celle qu’exerce le discours anticipateur de la mère, discours sur et pour l’infans.C’est un discours qui dépasse tout entendement possible de la part de l’infans puisqu’il ne peut ni le comprendre, ni l’accepter ni s’y opposer. Mais il s’agit bien d’un discours et d’une violence indispensables pour « donner accès au sujet à l’ordre humain ». En fait ce discours préexiste à la venue au monde de l’infans; il la prépare. C’est le discours que tient la mère « sorte d’’ombre parlée ». Qu’est-ce que cette ombre parlée? Le discours de la mère donne forme à un être qui n’existe pas encore – si par existence nous entendons sa venue au monde – mais qui a déjà l’existence par anticipation . Ce discours maternel a effectivement pour fonction d’anticiper sur ce que sera l’infans et c’est ainsi que se constitue « l’ombre parlée, et supposée par la mère parlante ». L’ombre est constituée par « une série d’énoncés témoins du souhait maternel concernant l’enfant20 ». Cette série d’énoncés nous disent ce que la mère souhaite que l’enfant soit, comment elle le voit dans son devenir. Ils constituent donc une image identificatoire anticipatoire par rapport à ce que l’enfant énoncera lui-même quand il sera en mesure de le faire. En fait, non seulement ce discours s’adresse à l’ombre, mais c’est aussi le discours de l’ombre, c’est-à-dire de l’infans tel qu’il existe pour la mère avant sa venue au monde et tant qu’il n’aura pas les moyens de répliquer à ce discours. Nous pourrons dire que le discours fait exister cette ombre; dès que naît l’infans cette ombre est projetée sur son corps et va prendre la place de celui auquel s’adresse le discours du porte-parole. La mère va demander alors à ce corps de confirmer qu’il est identique à l’ombre. D’ailleurs c’est de cette dernière qu’elle attend une réponse, réponse que la mère a préformulée à sa place. Toute cette analyse nous permet de dégager la priorité de l’ombre, le fait que l’infans se constitue comme ombre longtemps avant sa venue au monde; elle met également l’accent sur le fait que la mère est si familière avec cette ombre et si attachée à elle, si je puis dire, que la non-conformité de cette ombre avec l’infans, avec son corps est la source de tous les drames qui vont surgir dans la relation mère/infans et dans le développement de ce dernier. Toute cette analyse conduit notre auteur à se poser deux questions :

1/ Quelles sont les relations qui existent entre le porte-parole et le corps de l’infans comme objet du savoir de la mère ?

2/ Quelles sont les relations entre le porte-parole et l’action refoulante ? J’expliciterai d’abord rapidement ces questions pour ensuite en dégager les conséquences. La première fait référence à la connaissance que la mère a du corps de l’infans et, plus particulièrement comme nous le verrons par la suite, de son sexe. Cela veut dire que la mère a pu doter l’ombre parlée d’un sexe qui est en contradiction avec celui du corps de l’infans qui vient de naître. Et la mère pourra continuer à parler à l’infans en déniant son sexe réel. La seconde question met l’accent sur le refoulement de la mère et sur ce qui de ce refoulement et du refoulé correspondant se transmet à l’infans. L’analyse de ces deux questions nous plonge au coeur de la problématique identificatoire qui gravite autour de la transmission de sujet à sujet d’un refoulé, « nécessaire aux exigences structurales du JE « . Deux conséquences s’ensuivent:

1/ Ce sont les déviations de ce processus de transmission qui permettent d’expliquer ce qui sépare la psychose de la non-psychose;

2/ Elles montrent aussi la fonction tenue par « une référence tierce » qui renvoie au père. Mais il faut bien comprendre comment ce père se situe pour Piera Aulagnier.Il est, écrit-elle, le premier représentant des autres21. C’est ainsi qu’il doit se considérer et qu’il est considéré. Ce qui veut dire qu’il est le garant d’un ordre culturel qui lui pré-existe, qu’il représente et auquel il se soumet, un ordre culturel constitutif du discours et du social. Comment comprendre alors que l’on parle de la loi du pPère? Il ne s’agit aucunement d’entendre par cette expression que le père serait une sorte de législateur tout- puissant, car cette loi lui pré-existe et il n’en est que le représentant et le garant. Il doit s’y soumettre lui-même en tant que sujet. Tel est le profil du père. Mais quel serait celui de la mère? Piera Aulagnier va esquisser un profil du comportement conscient et manifeste ainsi qu’un profil généralisable des motivations inconscientes de celle qu’on pourrait appeler une mère « normale ». Qu’appelle-t-on mère au niveau conscient et manifeste ? Elle présente les caractères suivants :

– un refoulement réussi de sa propre sexualité infantile;

– un sentiment d’amour porté à l’enfant;

– un accord avec l’essentiel de ce que le discours culturel, du milieu qui est le sien, dit sur la fonction maternelle;

– la présence à ses côtés d’un père de l’enfant, auquel elle porte des sentiments plutôt positifs.
Elle précise bien que par « mère normale » elle entend une mère dont le comportement et les motivations inconscientes n’ont pas d’action spécifique et déterminante sur le devenir psychotique de l’infans. Mais pour déterminer le profil de cette mère Piera Aulagnier veut se situer tout d’abord en dehors du champ de la pathologie. Elle veut analyser la fonction maternelle, telle qu’elle devrait s’exercer. C’est à cette seule condition qu’une réflexion sur le rôle pathogène de cette relation pourra être entreprise. Elle rappelle d’abord que tout objet particulièrement investi est en même temps celui dont la perte possible va provoquer les sentiments d’angoisse du sujet. On ne lui pardonnera jamais de nous faire courir ce risque et donc il sera celui dont on peut inconsciemment souhaiter la mort pour le punir et se punir d’un « trop-amour » qu’il suscite. L’analyse du désir inconscient de la mère pour l’enfant révèle toujours la présence d’un souhait de mort et d’un sentiment de culpabilité, expression de l’inévitable ambivalence que suscite cet objet qui « occupe sur cette scène la place d’un perdu ». Ainsi les affects éprouvés vis-à-vis de ce dernier font retour et sont déplacés ou transférés sur ce nouvel objet. Mais il est hors de question de faire de ce fait universel la cause de la psychose, de la maladie ou de la mort de l’enfant. Elle n’a rien de spécifique. Continuant son analyse du rôle maternel et de ses effets, notre auteur revient sur la question de l’ombre parlée dont elle fait une constante du comportement maternel. Cette ombre est portée sur le corps de l’enfant par le discours de la mère et devient, selon l’expression de l’auteur, « l’ombre parlante d’un soliloque à deux voix que se tient la mère22 ». Le premier point d’ancrage de l’ombre, celui qui peut devenir le premier point de rupture, et ce de façon dramatique, est, comme nous l’avons signalé plus haut, le sexe.La mère peut parler au féminin à l’ombre d’un corps pourvu d’un pénis ou inversement. Elle n’ignore pas alors l’antinomie existante entre le sexe de l’ombre et celui du corps de l’infans. Cela lui dévoile l’antinomie existant entre l’ombre et le corps dans leur totalité. La mère clive l’infans et cela nous est prouvé par l’ambiguité de son investissement vis-à-vis de son corps: ce dernier, ne l’oublions pas, reste pur étayage et support de l’ombre. Elle est l’aimée ou le « à aimer ». L’ambiguité de l’investissement du corps s’exprimera par la surenchère de soins, de soucis et d’intérêt que la mère va manifester à son égard, alors que ce qui est « à aimer  » comme nous l’avons indiqué c’est l’ombre. Pour bien situer toute cette question de l’ombre, Piera Aulagnier en fait un parallèle avec l’objet aimé de la relation amoureuse. Là aussi existe une ombre qui correspond à

« la persistance de l’idéalisation que le JE projette sur l’objet,ce qu’il voudrait qu’il soit ou devienne23  »

mais cette ombre n’annule pas la contradiction qui peut s’imposer à partir de l’objet. Entre l’objet et l’ombre la possibilité de la différence persiste. D’ailleurs c’est dans la mesure où cette possibilité est reconnue que le JE vit le doute , la souffrance, l’agression et à l’inverse dans la mesure ou l’ombre et l’objet coincident, il vit la joie, le plaisir, la certitude. Contrairement à ce qui se produit dans l’état amoureux, dans la première phase de la vie l’infans ne peut pas opposer à ce que sa mère projette sur lui, à cette ombre parlée, ses propres énoncés identificatoires. Cela a comme conséquence que l’ombre demeure pendant un certain temps à l’abri de toute contradiction manifeste de la part de l’infans. Ce dernier ne peut ni la contester ni la réfuter. L’ombre lui est imposée. C’est là que réside cette violence faite par la mère à l’infans. « Tu es cette ombre » semble dire la mère en dépit des contradictions qu’elle-même peut percevoir et qu’elle dénie. Ces contradictions ont comme support essentiel le corps – et dans le corps , d’abord, répétons-le – le sexe. Mais aussi

« tout ce qui dans le corps peut apparaTtre sous le signe d’un manque,d’un en-moins24  »

nous dit notre auteur. Ainsi le manque de sommeil, de croissance jusqu’au manque d’un « savoir penser ». Tout ce qui chez l’infans peut apparaître comme défaut de fonctionnement par rapport au modèle que privilégie la mère et qu’elle incarne dans l’ombre peut lui apparaître comme refus de se conformer à celle-ci. La mort serait l’extrême de ce refus inacceptable par lequel l’ombre perd son support charnel. Piera Aulagnier porte également une attention particulière aux fonctions corporelles de l’infans qui, aux yeux de la mère, acquièrent, comme elle le dit , valeur de message : leur fonctionnement normal vient confirmer – à ses yeux – la vérité du discours par lequel elle parle l’infans. A l’inverse leur fonctionnement défectueux viendra marquer son discours du sceau du faux. Leur autonomie peut être vécue par la mère comme négation de la vérité de son discours, dans la mesure où ce dernier devrait refléter le savoir de la mère sur le corps de l’infans, sur ses besoins et ses attentes. Une attention toute particulière doit être prêtée à ce savoir du corps. Piera Aulagnier le voit d’abord à l’oeuvre dans les défenses que la mère déploie contre le retour de son propre refoulé; ensuite dans l’investissement narcissique des activités fonctionnelles qu’elle induit chez l’infans; enfin dans le conflit dépendance /autonomie qui est déjà présent dans une toute première phase de cette relation, mais qui est méconnu et reste donc latent. Mais par dessus tout il est l’instrument privilégié de la violence primaire et démontre ce qui en fait une nécessité: ce qui n’est au départ que pur besoin est perçu et interprété par la mère comme demande libidinale et par là est introduit dans « l’aire dialectique du désir ». En définitive, le langage de la libido et de l’amour dans le discours de la mère s’adresse à l’ombre. Toutes les attitudes à l’égard de l’enfant sont déterminées par ce que la mère suppose que l’ombre exprime par le corps de l’enfant. Elle va encore plus loin en imputant à l’ombre un désir – mais un désir qu’elle méconnaîtrait – qui concerne son devenir. D’après ce désir toute l’éducation donnée à l’enfant est pour son « bien » et ce bien est considéré conforme à ce que sera le désir futur de l’enfant. Tout ce qu’on fait pour lui , tout ce qu’on lui impose, c’est ce que l’enfant désirera dans le futur.

Lien initial: http://pages.infinit.net/ferenczi/Piera.html

 

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