Le jeu théâtral, un appareil à penser l’impensable

Le jeu théâtral, un appareil à penser l’impensable. P.Attigui

[..] Le jeu et l’espace transitionnel, tels que Winnicott les a théorisés, la conceptualisation de Bion concernant la capacité du sujet à transformer ou à digérer des contenus psychiques restés pour lui impensables en éléments progressivement symbolisables, me semblent aujourd’hui incontournables pour mieux appréhender les psychoses et les états limites. Penser ces cliniques désignées par René Roussillon de cliniques de l’extrême, ne saurait pourtant se faire sans utiliser aussi le concept de Marion Milner de medium malléable. Ce concept offre aux deux autres élaborations la trame absolument nécessaire à toute recherche sur les phénomènes transféro-contre-transférentiels concernant notamment le traitement des états mentaux devant lesquels la psychopathologie et la psychanalyse se retrouvent bien souvent démunies.

C’est d’abord au Winnicott pédiatre que je souhaite rendre hommage, car c’est ce temps premier de sa formation qui aura pour conséquence d’infléchir le reste de sa trajectoire psychanalytique, en attachant notamment une importance toute particulière au corps de l’enfant, du nourrisson – un nourrisson seul ça n’existe pas -, attirant ainsi notre réflexion sur des notions centrales telles que la dépendance absolue et la dépendance relative. Il introduit ainsi de facto une question d’ampleur : celle de l’environnement qui joue autour du sujet un rôle déterminant dans son organisation psychique. Winnicott opère donc un virage radical dans la pensée psychanalytique, puisqu’il donne à la réalité vécue, psychique et corporelle tout autant que sociale, une place que la psychanalyse avait du mal à lui octroyer. C’est ainsi qu’il modifiera en profondeur notre regard sur le sujet et ouvrira de nombreuses voies pour le traitement de pathologies limites, des psychoses infantiles, et de l’adulte.

Le jeu, et l’espace intermédiaire qu’il engendre, mais aussi le jeu théâtral – version sophistiquée du jeu winnicottien s’adressant à des adultes psychotiques -, la scène et ce qui s’y rapporte, mais aussi l’Autre Scène – pour reprendre l’expression d’Octave Mannoni concernant l’inconscient, autant de termes pour moi essentiels à penser le sujet, la psychose, les pathologies limites, ainsi que les phénomènes transférentiels. Durant une quinzaine d’années, j’ai pu observer de réels processus de changements à l’œuvre chez des patients réputés difficiles, voire incurables. Progressivement, ils se mirent à rêver, ils exprimaient une demande de prise en charge psychothérapeutique individuelle, quand parallèlement ils (re)créaient des liens familiaux, ou engageaient un processus de formation professionnelle. En un mot, ils retrouvaient une vitalité qu’ils croyaient à jamais perdue. Cette remise en mouvement psychique, pour moi énigmatique, m’avait fortement impressionnée. Savoir tirer profit de l’expérience , au point de voir se modifier en profondeur mon écoute, allait de pair avec une attention grandissante portée au travail du négatifGreen, A., Le travail du négatif, Paris, Ed. de Minuit,… tel qu’il se déployait sur la scène psychique de ces patients.

Le théâtre et l’espace de jeu qu’il mobilise me sont apparus comme des moyens d’une grande efficacité symbolique, dans la mesure où le cadre de jeu mis en place, et la fiction qu’il implique, permettent déjà au patient de déposer, ne serait-ce qu’un instant, la partie psychotique de sa personnalité. C’est par la répétition de ces allers-retours entre fiction et réalité que quelque chose se structure peu à peu chez le patient, lui donnant alors le goût de la nouveauté. Il s’agit bien de permettre au patient de se reposer de lui-même et de ne surtout pas susciter ses défenses, ce qui réveillerait le cumul d’atteintes oubliées ou forcloses, éléments fondamentaux d’une négativité profondément à l’œuvre, et dont la destructivité rendue palpable par le jeu lui-même, n’attaque pas directement le patient, car le personnage et la fiction sont autant de cadres protecteurs. C’est donc en s’identifiant consciemment au personnage – ce que je nomme travail d’identification ludique, que le patient peut explorer les bénéfices qu’il y a à jouer à être un autre, en y prenant, de surcroît, du plaisir. Ce faisant il s’empare du droit de dire, et de devenir un substitut, un porte-parole. Ce travail identificatoire qui se construit dans la distanciation, autorise un jeu dialectique avec la division et peut s’assimiler à une perlaboration, au sens freudien du terme, venant ainsi progressivement remodeler ou travailler (Durcharbeiten) la conscience qu’il a de lui-même, et par voie de conséquence, sa structure inconsciente. Cette expérience qui lui donne alors peu à peu l’idée qu’il est possible de changer de rêves n’a en soi rien de spécifique concernant la psychose, seulement elle en change considérablement le visage

La suite ici:
https://www.cairn.info/revue-le-carnet-psy-2010-2-page-31.h…

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